L’accueil Historique de Cheikhoul Khadim (R.A) à Darou Salam : significations et portée
Le 20 du mois de Dhul-Qi'dah, les disciples mourides commémorent un événement historique majeur à Darou Salam, située à sept kilomètres au sud de la ville sainte de Touba. Il s'agit de l'hospitalité (nganalé) légendaire offerte par Cheikh Sidy El Mokhtar à son frère et guide, Cheikh Ahmadou Bamba, lors de son retour d'exil au Gabon, en signe de bienvenue et de célébration.
Cet événement revêt des significations profondes qui méritent d'être analysées à la lumière de son contexte historique.
Le Contexte de l'Épreuve
Le Cheikh (que Dieu soit satisfait de lui) a passé sept ans et quelques mois dans les îles du Gabon, suite à une condamnation injuste à l'exil par les autorités coloniales françaises. Il avait prêté allégeance au Prophète (PSL) pour le servir et mener le jihad par la revivification de sa Sunna. Durant cette période, il a enduré des épreuves dépassant l'entendement : ses demeures furent vidées, sa famille dispersée, et ses disciples persécutés.
Cheikh a lui-même décrit cette situation douloureuse en versifiant :
"Mes demeures se sont vidées et les miens se sont dispersés de moi, Pour la louange de Celui [le Prophète] dont les éloges ne sauraient être exhaustifs."
L'Impact de l'Absence
Cet exil fut un choc immense pour sa famille et ses fidèles, marquant profondément leurs âmes. Cheikh Mbacké Bousso a décrit cette calamité en ces termes :
"Nous avons été frappés par un malheur tel que les montagnes les plus solides S'en seraient effondrées sous la violence du choc."
De son côté, le Cheikh endurait son épreuve avec patience, agrément et gratitude. Il ne cessait d'implorer le Seigneur d'hâter son retour et d'en faire une source de félicité pour son peuple, disant (R.A) :
"Fais de mon retour vers les miens notre bonheur, Et préserve-nous des flammes le Jour du Rassemblement."
Après plus de sept ans de souffrances, Dieu facilita le retour du Cheikh dans sa patrie, au milieu des siens et de ses disciples qui, plongés dans la solitude par son absence, s'étaient dispersés et confinés.
Le Cheikh débarqua au port de Dakar le 11 novembre 1902 (Chaabane 1320 H), accueilli par une vague d'allégresse indescriptible. Il se rendit ensuite à Saint-Louis, puis vers Darou Salam, traversant les villages de ses fidèles jusqu'à atteindre, en Chawwal, cette cité qu'il avait lui-même fondée. Il y retrouva son frère, Cheikh Sidy Mokhtar, à qui il avait confié la garde des premiers disciples.
Une Hospitalité Hors du Commun
Ce retour fut un tournant majeur. Cheikh Sidy Mokhtar prit en charge l'accueil et dépensa des sommes colossales. Durant une semaine entière, les sacrifices de chameaux, de bœufs, de moutons et de volailles furent tels que les mots manquent pour les décrire. Une foule immense de dignitaires, de disciples et de parents convergea vers Darou Salam pour honorer le Cheikh et lui rendre visite.
Bien que les poètes et historiens, à l'instar de Cheikh Moussa Ka, aient immortalisé cet événement avec précision, peu d'études se sont penchées sur ses dimensions symboliques profondes.
Les Portées Symboliques de la "Dyafa"
1. Le Triomphe du Projet du Cheikh
Au-delà de la gratitude et de la joie, ces retrouvailles spirituelles marquent, à mon sens, la victoire du projet du Cheikh sur le projet colonial. L'objectif des autorités françaises, en exilant le Cheikh au Gabon, était d'étouffer son appel et d'interrompre son œuvre éducative. Cette réception fut l'annonce solennelle de l'échec de leurs plans : le Cheikh retrouvait les siens dans une ferveur de foi totale. C'était la célébration de la victoire de la Vérité sur le Faux, et de la Liberté sur la Tyrannie.
2. La Réunification et la Restauration de la Confiance
La rencontre de Darou Salam fut l'occasion de rassembler les rangs et de restaurer la sérénité dans les cœurs. Les disciples, qui avaient subi l'oppression coloniale et les harcèlements des chefs locaux, purent enfin communiquer à nouveau. Le savant Cheikh Mbacké Bousso a témoigné de cette période de terreur où les fidèles ne cherchaient pourtant que la science et le culte :
"Destruction de demeures, exil de groupes de gens sans défense... Ils ne connaissaient que la fréquentation des mosquées, l'étude des tablettes et le labour de la terre. Ils furent frappés par des persécutions basées sur des calomnies colportées par des envieux."
3. Une Renaissance pour la Mouridiyyah
Pendant ces sept années, la Mouridiyya a traversé des zones de turbulences qui auraient pu lui être fatales sans l'aide divine et la détermination de grands cheikhs tels que Cheikh Ibrahima Faty, Cheikh Anta Mbacké, Cheikh Ibrahima Fall, et bien d'autres. Le rassemblement de Darou Salam fut une véritable renaissance : elle a galvanisé les troupes et préparé les esprits à supporter la future absence du Cheikh lors de son départ pour la Mauritanie.
Conclusion
Ces dimensions, souvent omises dans les récits traditionnels, sont ici soulevées pour encourager les chercheurs à approfondir l'étude de cet événement et de son impact durable sur l'histoire de la Mouridiyyah.
Dr. Same Sousso Abdourahmane



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